|
Poète, romancier, auteur de
théâtre, critique, journaliste, historien, Victor Hugo est sans conteste l'un des
géants de la littérature française. Pourtant les critiques à son égard ne manquent
pas. André Gide lorsqu'on lui demandait quel était le plus grand poète français,
répondait, mi-admiratif, mi-ironique : " Victor Hugo, hélas". Quant à Cocteau
il n'hésitait pas, lui non plus, à se moquer : "Victor Hugo était un fou qui se
prenait pour Victor Hugo".
Il faut dire que
l'auteur des
Châtiments
a allié à la fois ambition, longévité, puissance de travail et génie, ce qui ne
pouvait que concourir à ce mélange de fascination et d'irritation qu'il suscite encore
aujourd'hui.
L'ambition tout d'abord. Dès quatorze ans,
Victor Hugo n'avait pas peur d'écrire dans son cahier d'écolier : "je veux être
Chateaubriand ou rien". Puis plus tard, il adopta cette devise "Ego Hugo"
La longévité ensuite. Sa vie est un roman
peuplé d'événements plus forts les uns que les autres : une enfance de rêve, le
mariage controversé avec Adèle Foucher, la bataille d'Hernani, la trahison de son
ami Sainte-Beuve, une longue liaison avec la comédienne Juliette Drouet, la noyade de sa
fille Léopoldine à Villequier, son combat contre Napoléon III, dix neuf années d'exil
: "Je resterai proscrit, voulant rester debout", un retour à Paris qui lui
permet d'être député puis sénateur, la folie de sa fille Adèle, la vieillesse
paisible et glorieuse avenue d'Eylau et enfin des obsèques nationales suivies par une
foule immense qui lui rend hommage en criant "Vive Victor Hugo".
La puissance de travail et le génie enfin.
A vingt-cinq ans, il publie, dans la préface de Cromwell un véritable manifeste en
faveur du romantisme. A vingt-huit ans, il révolutionne le théâtre et remporte la
bataille d'Hernani. A cinquante ans il a le courage dabandonner une existence
confortable pour lexil, au nom de la résistance à la dictature de
Napoléon III. Lors de ce long exil, il abordera tous les thèmes , visitera tous les
registres et tous les genres, allant de la fresque homérique au poème intimiste. Victor
Hugo parviendra au terme d'une existence de quatre-vingt trois ans à représenter une
synthèse vivante de son époque. Il est l'incarnation de la littérature française
"dans ce qu'elle a de plus universel aux yeux d'un monde époustouflé par un
mélange sans précèdent d'émotion, de virtuosité et de puissance".
Et s'il est un compliment à noter, c'est celui de
Baudelaire,qui bien qu'aux antipodes du "monument
Hugo" rendit hommage à l'auteur de
La Légende
des Siècles : "Quand on se figure ce qu'était la poésie française avant
que Victor Hugo apparût et quel rajeunissement elle a subi depuis qu'il est venu; quand
on imagine ce peu qu'elle eût été s'il n'était pas venu, combien de sentiments
mystérieux et profonds qui ont été exprimés, seraient restés muets; combien
d'intelligences il a accouchées, combien d'hommes qui ont rayonné par lui seraient
restés obscurs; il est impossible de ne pas le considérer comme un de ces esprits rares
et providentiels, qui opèrent, dans l'ordre littéraire, le salut de tous..."
Guy Jacquemelle
-----------------------------
Demain dès
l'aube
(Les
contemplations)
Demain, dès
l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
Victor Hugo
---------------------------------
Oceano nox
Oh ! combien de marins, combien
de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis !
Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l'aveugle océan à jamais enfouis !
Combien de patrons morts avec leurs équipages !
L'ouragan de leur vie a pris toutes les pages
Et d'un souffle il a tout dispersé sur les flots !
Nul ne saura leur fin dans l'abîme plongée.
Chaque vague en passant d'un butin s'est chargée ;
L'une a saisi l'esquif, l'autre les matelots !
Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues !
Vous roulez à travers les sombres étendues,
Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus.
Oh ! que de vieux parents, qui n'avaient plus qu'un rêve,
Sont morts en attendant tous les jours sur la grève
Ceux qui ne sont pas revenus !
On s'entretient de vous parfois dans les veillées.
Maint joyeux cercle, assis sur des ancres rouillées,
Mêle encor quelque temps vos noms d'ombre couverts
Aux rires, aux refrains, aux récits d'aventures,
Aux baisers qu'on dérobe à vos belles futures,
Tandis que vous dormez dans les goémons verts !
On demande : - Où sont-ils ? sont-ils rois dans quelque île ?
Nous ont-ils délaissés pour un bord plus fertile ? -
Puis votre souvenir même est enseveli.
Le corps se perd dans l'eau, le nom dans la mémoire.
Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire,
Sur le sombre océan jette le sombre oubli.
Bientôt des yeux de tous votre ombre est disparue.
L'un n'a-t-il pas sa barque et l'autre sa charrue ?
Seules, durant ces nuits où l'orage est vainqueur,
Vos veuves aux fronts blancs, lasses de vous attendre,
Parlent encor de vous en remuant la cendre
De leur foyer et de leur coeur !
Et quand la tombe enfin a fermé leur paupière,
Rien ne sait plus vos noms, pas même une humble pierre
Dans l'étroit cimetière où l'écho nous répond,
Pas même un saule vert qui s'effeuille à l'automne,
Pas même la chanson naïve et monotone
Que chante un mendiant à l'angle d'un vieux pont !
Où sont-ils, les marins sombrés dans les nuits noires ?
O flots, que vous savez de lugubres histoires !
Flots profonds redoutés des mères à genoux !
Vous vous les racontez en montant les marées,
Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées
Que vous avez le soir quand vous venez vers nous!
Victor Hugo
|