On recense aujourd’hui 1120 lettres de Mme de Sévigné, dont 764 à sa
fille Mme de Grignan, 126 à son cousin Bussy, et
220 lettres adressées à 29 autres destinataires.
La première lettre de Mme de Sévigné
adressée à sa fille date du 6 février 1671. Cette dernière qui s’est
mariée, l’a quittée
deux jours plus tôt pour habiter avec son mari. La marquise de Sévigné a
quarante-cinq ans depuis la veille. Nait une correspondance entre une mère
et sa fille qui va durer un quart de siècle. Auparavant, la marquise de Sévigné écrivait déjà à sa famille et à ses
amis. La première lettre que l’on possède de Mme de Sévigné date du 15
mars 1648, elle a 23 ans et annonce à son cousin Bussy, la naissance de son
fils Charles .
Il est à noter
un manque fondamental dans cette correspondance : seules les lettres
de la marquise ont été conservées, les réponses de sa famille ont été
détruites par sa petite-fille. Ce qui crée l'impression d’un monologue
et nous prive de la dimension du dialogue.
Aucune des lettres de la marquise de Sévigné ne fut publiée de son vivant. C’est
en 1697, quelques mois après sa mort, que
la Correspondance
de Bussy fit découvrir les réponses de ce dernier aux lettres que lui
avait adressées Mme de Sévigné,
Les lettres de Madame de Sévigné
firent d'abord l'objet d'une première édition en 1725. Celle-ci ne
comprenait que 28 lettres ou extraits de lettres. Ce recueil très
lacunaire fut intitulé : Lettres choisies de Mme
la marquise de Sévigné à Mme
la comtesse de Grignan, sa fille, qui contiennent beaucoup de particularités
sur l’Histoire de Louis XIV.
Elle fut suivie de deux autres
éditions, en 1726. Pauline de Simiane, fille de Mme de Grignan, et
petite-fille de l'épistolière, décide alors de faire publier
officiellement la correspondance de sa grand-mère. Elle confie ce soin à
Denis-Marius Perrin, un éditeur d'Aix-en-Provence. Celui-ci publie 614
lettres en 1734, puis 772 en 1754.
Les lettres ont malheureusement
été remaniées et sélectionnées suivant les instructions de Madame de
Simiane : toutes celles touchant de trop près à la famille, ou celles dont
le niveau littéraire paraissait insuffisant, furent supprimées. Pauline de
Simiane, très janséniste, n’a malheureusement pas hésité à supprimer
les histoires galantes et les remarques un peu libres de sa grand-mère afin
d’offrir à la postérité une image parfaite de la marquise.
Par chance, en
1873, un lot de copies manuscrites, d'après les autographes, a été
retrouvé chez un antiquaire. Il couvre environ la moitié des lettres
adressées à Madame de Grignan et nous permet aujourd’hui de disposer
d’un témoignage plus fidèle et plus complet des lettres de la marquise .
En savoir plus:
Biographie de Madame de Sévigné
Source
bibliographique
Kléber Haedens Une
Histoire de la Littérature française, Grasset 1970
Le Robert des Grands Ecrivains de langue française
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Lettre de Madame de Sévigné à sa fille Madame de Grignan.
Paris, mercredi 16 mars 1672
Vous me demandez, ma chère enfant, si
j’aime toujours bien la vie. Je vous avoue que j’y trouve des chagrins
cuisants ; mais je suis encore plus dégoûtée de la mort : je me trouve
si malheureuse d’avoir à finir tout ceci par elle que si je pouvais
retourner en arrière je ne demanderais pas mieux. Je me trouve dans un
engagement qui m’embarrasse : je suis embarquée dans la vie sans mon
consentement ; il faut que j’en sorte, cela m’assomme ; et comment en
sortirai-je ? Par où ? Par quelle porte ? Quand sera-ce ? En quelle
disposition ? Souffrirai-je mille et mille douleurs, qui me feront mourir
désespérée ? Aurai-je un transport au cerveau ? Mourrai-je d’un
accident ? Comment serai-je avec Dieu ? Qu’aurai-je à lui présenter ?
La crainte, la nécessité feront-elles mon retour vers lui ? N’aurai-je
aucun autre sentiment que celui de la peur ? Que puis-je espérer ?
Suis-je digne du paradis ? Suis-je digne de l’enfer ? Quelle alternative
! Quel embarras ! Rien n’est si fou que de mettre son salut dans
l’incertitude ; mais rien n’est si naturel, et la sotte vie que je mène
est la chose du monde la plus aisée à comprendre. Je m’abîme dans ces
pensées, et je trouve la mort si terrible que je hais plus la vie parce
qu’elle m’y mène que par les épines qui s’y rencontrent. Vous me
direz que je veux vivre éternellement. Point du tout ; mais si on
m’avait demandé mon avis, j’aurais bien aimé à mourir entre les
bras de ma nourrice : cela m’aurait ôté bien des ennuis et m’aurait
donné le ciel bien sûrement et bien aisément ; mais parlons d’autre
chose.
Je suis au désespoir que vous ayez eu
Bajazet par d’autres que par moi. C’est ce chien de Barbin qui me
hait, parce que je ne fais pas des Princesses de Montpensier. Vous en avez
jugé très juste et très bien, et vous aurez vu que je suis de votre
avis. Je voulais vous envoyer
la Champmeslé
pour vous réchauffer la pièce. Le personnage de Bajazet est glacé ; les
mœurs des Turcs y sont mal observées ; ils ne font point tant de façons
pour se marier ; le dénouement n’est point bien préparé : on
n’entre point dans les raisons de cette grande tuerie Il y a pourtant
des choses agréables, et rien de parfaitement beau, rien qui enlève,
point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille,
gardons-nous bien de lui comparer Racine, sentons-en la différence. Il y
a des endroits froids et faibles, et jamais il n’ira plus loin
qu’Alexandre et qu’Andromaque. Bajazet est au-dessous, au sentiment de
bien des gens, et au mien, si j’ose me citer. Racine fait des comédies
pour Champmeslé : ce n’est pas pour les siècles à venir. Si jamais il
n’est plus jeune et qu’il cesse d’être amoureux, ce ne sera plus la
même chose. Vive donc notre vieil ami Corneille ! Pardonnons-lui de méchants
vers, en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent :
ce sont des traits de maître qui sont inimitables. Despréaux en dit
encore plus que moi ; et en un mot, c’est bon goût : tenez-vous-y.
Voici un bon mot de Mme Cornuel, qui a fort
réjoui le parterre. M. Tambonneau le fils a quitté la robe, et a mis une
sangle autour de son ventre et de son derrière. Avec ce bel air, il veut
aller sur la mer : je ne sais ce que lui a fait la terre. On disait donc
à Mme Cornuel qu’il s’en allait à la mer : « Hélas, dit-elle,
est-ce qu’il a été mordu d’un chien enragé ? » Cela fut dit sans
malice, c’est ce qui a fait rire extrêmement.