Pour beaucoup d'écrivains,
l'enfance fait l'objet d'une introspection nostalgique ou émerveillée. André Malraux,
lui, a mis toute son énergie à l'oublier : " Presque tous les écrivains que je
connais aiment leur enfance, je déteste la mienne" écrira-t-il dans ses Antimémoires
en 1967. Il n'aimait guère, non plus, que l'on fouille ce "tas de petits
secrets" qu'est la vie d'un homme... Aussi s'emploiera-t-il à brouiller les pistes
concernant sa propre existence.
Rien ne prédestinait ce jeune banlieusard sans fortune, né en 1903,
au pied de la butte Montmartre à devenir l'un des géants français du vingtième
siècle. Elevé , du fait de la séparation de ses parents, par trois femmes, sa
grand-mère, sa mère et sa tante, il découvrira d'abord le monde au travers des livres
et des musées. Doué d'une grande curiosité et d'une mémoire prodigieuse, il devient
"chineur" pour un libraire-éditeur parisien, et s'immisce ainsi dans les
milieux littéraires et artistiques de l'avant-garde . Malraux se passionne pour la
peinture cubiste. Un grand marchand de tableau, qui est aussi éditeur, Kanhweiler,
éditera en 1921 le premier livre de Malraux : Lunes en papier.
Puis Malraux rencontre Clara Goldschmidt , riche héritière d'une
famille allemande émigrée. La jeune fille est immédiatement séduite par ce garçon
élégant à l'intelligence brillante et aux propos pétillants. Fiançailles, mariage.
Malraux place la fortune de son épouse en bourse. Les entreprises minières mexicaines
dans lesquelles il a tout misé, ne tiendront pas leur promesse. Le couple est ruiné.
Pour se reconstituer rapidement un patrimoine, André Malraux prend
l'étrange décision d'aller s'emparer de quelques statues khmères dans la jungle
cambodgienne pour les revendre ensuite en occident. L'expédition est un désastre. A la
veille de Noël 1923, le couple est arrêté à Phnom-Penh. André Malraux est condamné
à trois ans de prison ferme. Clara Malraux, elle, bénéficie d'un non lieu et parvient
à rentrer en France. Elle réussira, en mobilisant une vingtaine de grands écrivains
français à faire libérer son mari.
Mais ce séjour asiatique lui a donné le virus de l'aventure et
a révélé son intérêt pour l'action politique. Malraux retourne en Asie. Ses positions
anti-coloniales lui valent quelques démêlés avec la justice. Rédacteur en chef d'une
publication clandestine, L'Indochine enchaînée, Malraux suit avec un regard
attentif les événements de la révolution chinoise, notamment le soulèvement de Canton
(1925). Revenu en France, il publie ses premiers romans : La Tentation de l'Occident
(1926) , Les Conquérants (1928) , La Voie royale (1930, prix Interallié).
La
condition humaine lui vaut le prix Goncourt en 1933.
Son goût de l'action et ses convictions anti-fascistes poussent
Malraux à participer à la guerre civile espagnole aux côtes des républicains en 1936.
Ces événements lui inspireront un grand roman : L'Espoir ( 1937) et un film ( Sierra
de Terruel, 1939)
Durant la seconde guerre mondiale, Malraux entre tardivement dans la
résistance ( en 1943) sous le nom de colonel Berger. Il éprouve de grandes difficultés,
tant auprès des résistants gaullistes que communistes, qui le considèrent comme un
transfuge tardif. En juillet 1944, sa voiture tombe dans une embuscade à Toulouse :
blessé, Malraux est arrêté, interrogé, et transféré à la prison Saint-Michel de
Toulouse. Il ne doit sa libération, en août, qu'à un départ précipité des allemands.
En 1945, il rencontre le Général de Gaulle. Un grande admiration
réciproque se crée entre les deux hommes. Malraux accepte de devenir son conseiller
technique à la Culture et devient un éphémère ministre de l'Information (novembre 1945
à janvier 1946).
Il ne quittera plus le Général de Gaulle. Lors de son retour aux
affaires en 1958, il devient Ministre d'Etat chargé des Affaires culturelles. Le militant
révolutionnaire s'est mué en militant gaulliste. Sa diction magnétique et haletante
résonne pour longtemps dans nos mémoires : l'oraison funèbre de Braque et le transfert
des cendres de Jean Moulin au Panthéon...
Malraux publiera encore La Voix du Silence (1951), La
Métamorphose des dieux (1957-1976), et les Antimémoires (1967).
En 1970, il publie les Chênes que l'on abat, un dernier hommage
au général de Gaulle disparu, dont il était resté le plus proche des compagnons.
Il meurt en 1976, à l'hôpital Henri-Mondor de Créteil, suite à une
congestion pulmonaire.
Malraux est un personnage que l'on a eu trop tendance à statufier .
Sans doute le livre d'Olivier Todd ("André Malraux. Une vie", Biographie
d'Olivier Todd, Gallimard, avril 2001) , qui va ébranler ce monument trop vénéré,
sera-t-il salutaire ?
Jean d'Ormesson écrivait d'ailleurs, il y a quelques années, dans son
dictionnaire de la Littérature française : "Le risque pour Malraux est de voir
son uvre étouffée par sa vie tumultueuse. Le Panthéon est un triomphe, mais ce
n'est pas au Panthéon, c'est dans le cur et la mémoire que survivent les
écrivains."
En dévoilant les mensonges et les points faibles de Malraux,
Olivier Todd, comme l'écrit Angelo Rinaldi, "humanise" la statue ; et c'est
tant mieux.
Claire Delune