|
Résumé
de l'Education sentimentale La rencontre de Fredéric et de Mme Arnoux (extrait du roman)
La dernière entrevue de
Fredéric et de Mme Arnoux (extrait du roman)
Critique de l'Education
sentimentale par George Sand
L'Education
sentimentale vue par Emile Zola
L'Education sentimentale vue par Henry
James
Le texte Intégral de L'Education
Sentimentale sur le serveur de l'ABU
Le site de JB
Guinot sur Flaubert : sa vie, son oeuvre, ses voyages, ses amis, ses amours , le texte
intégral de certains de ses romans ... Une véritable mine d'or.
Marcel
Proust évoque Flaubert
Résumé du roman
1840. Fréderic Moreau, un bachelier de 18 ans, aperçoit
sur le bateau, qui le mène à sa ville natale de Nogent sur Marne, Mme Arnoux. Elle
est la femme de Jacques Arnoux, un spéculateur débonnaire . Il échange avec elle
quelques mots et un regard : c'est le coup de foudre. Cet instant le marquera à jamais.
Elle lui avouera, très tard, qu'elle a partagé son amour, mais jamais
ne lui cédera. Peut-être lors de leur ultime entrevue, 27 ans plus tard, a-t-elle un
regret ?
Entre temps Frédéric Moreau, devra d'abord se résigner à retourner
vivre en province, en raison de la précarité de sa situation, avant qu'un héritage
inespéré ne lui permette de vivre à nouveau à Paris.
Il fréquentera ensuite Rosanette, une femme légère rencontrée lors
d'un bal masqué . Ils auront un enfant qui mourra. Frédéric aura également une liaison
avec Madame Dambreuse, veuve d'un banquier opportuniste.
Deslauriers, son meilleur ami, épousera Louise Roque, qui aurait tant
aimé épouser Fréderic.
C'est pourtant avec Deslauriers, lui aussi accablé de désillusions,
que Fréderic tirera "l'ultime leçon de leur éducation sentimentale : rien ne
vaut les souvenirs et les illusions de l'adolescence".
La rencontre de
Fredéric et de Mme Arnoux
Ce fut comme une apparition :
Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne,
dans l'éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu'il passait, elle
leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand il se fut mis plus
loin, du même côté, il la regarda.
Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent
derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils,
descendaient très bas et semblaient presser amoureusement l'ovale de sa figure. Sa robe
de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle
était en train de broder quelque chose ; et son nez droit, son menton, toute sa personne
se découpait sur le fond de l'air bleu.
Comme elle gardait la même attitude, il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour
dissimuler sa manoeuvre ; puis il se planta tout près de son ombrelle, posée contre le
banc, et il affectait d'observer une chaloupe sur la rivière.
Jamais il n'avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni
cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrage
avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa
vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes
qu'elle avait portées, les gens qu'elle fréquentait ; et le désir de la possession
physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse
qui n'avait pas de limites.
Une négresse, coiffée d'un foulard, se présenta, en tenant par la main une petite
fille, déjà grande. L'enfant, dont les yeux roulaient des larmes, venait de s'éveiller.
Elle la prit sur ses genoux. " Mademoiselle n'était pas sage, quoiqu'elle eût sept
ans bientôt ; sa mère ne l'aimerait plus ; on lui pardonnait trop ses caprices. "
Et Frédéric se réjouissait d'entendre ces choses, comme s'il eût fait une découverte,
une acquisition.
Il la supposait d'origine andalouse, créole peut-être ; elle avait ramené des îles
cette négresse avec elle ?
Cependant, un long châle à bandes violettes était placé derrière son dos, sur le
bordage de cuivre. Elle avait dû, bien des fois, au milieu de la mer, durant les soirs
humides, en envelopper sa taille, s'en couvrir les pieds, dormir dedans ! Mais, entraîné
par les franges, il glissait peu à peu, il allait tomber dans l'eau ; Frédéric fit un
bond et le rattrapa. Elle lui dit :
-- " Je vous remercie, monsieur. "
Leurs yeux se rencontrèrent.
-- " Ma femme, es-tu prête ? " cria le sieur Arnoux, apparaissant dans le capot
de l'escalier.
...
La dernière entrevue de Fredéric et de Mme Arnoux
Il voyagea.
Il connut la mélancolie des paquebots, les
froids réveils sous la tente, l'étourdissement des paysages et des ruines, l'amertume
des sympathies interrompues.
Il revint.
Il fréquenta le monde, et il eut d'autres
amours encore. Mais le souvenir continuel du premier les lui rendait insipides ; et puis
la véhémence du désir, la fleur même de la sensation était perdue. Ses ambitions
d'esprit avaient également diminué. Des années passèrent ; et il supportait le
désoeuvrement de son intelligence et l'inertie de son coeur.
Vers la fin de mars 1867, à la nuit
tombante, comme il était seul dans son cabinet, une femme entre.
- Madame Arnoux !
- Frédéric !
Elle le saisit par les mains, l'attira
doucement vers la fenêtre, et elle le considérait tout en répétant :
- C'est lui ! C'est donc lui !
Dans la pénombre du crépuscule, il
n'apercevait que ses yeux sous la voilette de dentelle noire qui masquait sa figure.
Quand elle eut déposé au bord de la
cheminée un petit portefeuille de velours grenat, elle s'assit. Tous deux restèrent sans
pouvoir parler, se souriant l'un à l'autre.
Enfin, il lui adressa quantité de
questions sur elle et son mari.
Ils habitaient le fond de la
Bretagne, pour vivre économiquement et payer leurs dettes. Arnoux, presque toujours
malade, semblait un vieillard maintenant. Sa fille était mariée à Bordeaux, et son fils
en garnison à Mostaganem. Puis elle releva la tête :
- Mais je vous revois ! Je suis heureuse !
Il ne manqua pas de lui dire qu'à la
nouvelle de leur catastrophe, il était accouru chez eux.
- Je le savais !
- Comment ?
Elle l'avait aperçu dans la cour, et
s'était cachée.
- Pourquoi ?
Alors, d'une voix tremblante, et avec de
longs intervalles entre ses mots :
- J'avais peur ! Oui... peur de vous... de
moi !
Cette révélation lui donna comme un
saisissement de volupté. Son coeur battait à grands coups. Elle reprit :
- Excusez-moi de n'être pas venue plus
tôt (et désignant le petit portefeuille grenat couvert de palmes d'or : ) Je l'ai brodé
à votre intention, tout exprès. Il contient cette somme, dont les terrains de Belleville
devaient répondre.
Frédéric la remercia du cadeau, tout en
la blâmant de s'être dérangée.
- Non ! Ce n'est pas pour cela que je suis
venue ! Je tenais à cette visite, puis je m'en retournerais... là-bas.
Et elle lui parla de l'endroit qu'elle
habitait.
C'était une maison basse, à un seul
étage, avec un jardin rempli de buis énormes et une double avenue de châtaigniers
montant jusqu'au haut de la colline, d'où l'on découvre la mer.
- Je vais m'asseoir là, sur un banc, que
j'ai appelé : le banc Frédéric.
Puis elle se mit à regarder les meubles,
les bibelots, les cadres, avidement, pour les emporter dans sa mémoire. Le portrait de la
Maréchale était à demi caché par un rideau. Mais les ors et les blancs, qui se
détachaient au milieu des ténèbres, l'attirèrent.
- Je connais cette femme, il me semble ?
- Impossible ! dit Frédéric. C'est
une vieille peinture italienne.
Elle avoua qu'elle désirait faire un tour
à son bras, dans les rues.
Ils sortirent.
La lueur des boutiques éclairait, par
intervalles, son profil pâle ; puis l'ombre l'enveloppait de nouveau ; et, au milieu des
voitures, de la foule et du bruit, ils allaient sans se distraire d'eux mêmes, sans rien
entendre, comme ceux qui marchent ensemble dans la campagne, sur un lit de feuilles
mortes.
Ils se racontèrent leurs anciens jours,
les dîners du temps de l'Art industriel, les manies d'Arnoux, sa façon de tirer
les pointes de son faux col, d'écraser du cosmétique sur ses moustaches, d'autres choses
plus intimes et plus profondes. Quel ravissement il avait eu la première fois en
l'entendant chanter ! Comme elle était belle, le jour de sa fête, à Saint-Cloud ! Il
lui rappela le petit jardin d'Auteuil, des soirs au théâtre, une rencontre sur le
boulevard, d'anciens domestiques, sa négresse.
Elle s'étonnait de sa mémoire. Cependant,
elle lui dit :
- Quelquefois, vos paroles me
reviennent comme un écho lointain, comme le son d'une cloche apporté par le vent ; et il
me semble que vous êtes là, quand je lis des passages d'amour, dans les livres.
- Tout ce qu'on y blâme d'exagéré, vous
me l'avez fait ressentir, dit Frédéric. Je comprends les Werther que ne dégoûtent pas
les tartines de Charlotte.
- Pauvre cher ami !
Elle soupira ; et après un long silence :
- N'importe, nous nous serons bien aimés.
- Sans nous appartenir, pourtant !
- Cela vaut peut-être mieux, reprit-elle.
- Non ! non ! Quel bonheur nous aurions eu
!
- Oh ! je le crois, avec un amour comme le
vôtre !
Et il devait être bien fort pour durer
après une séparation si longue !
Frédéric lui demanda comment elle l'avait
découvert.
- C'est un soir que vous m'avez
baisé le poignet entre le gant et la manchette. Je me suis dit : « Mais il m'aime... il
m'aime ! » J'avais peur de m'en assurer, cependant. Votre réserve était si charmante,
que j'en jouissais comme d'un hommage involontaire et continu.
Il ne regretta rien. Ses souffrances
d'autrefois étaient payées.
Quand ils rentrèrent, Mme Arnoux ôta son
chapeau. La lampe, posée sur une console, éclaira ses cheveux blancs. Ce fut comme un
heurt en pleine poitrine.
Pour lui cacher cette déception, il
se posa à terre à ses genoux, et, prenant ses mains, se mit à lui dire des tendresses.
- Votre personne, vos moindres mouvements,
me semblaient avoir dans le monde une importance extra-humaine. Mon coeur, comme de la
poussière, se soulevait derrière vos pas. Vous me faisiez l'effet d'un clair de lune par
une nuit d'été, quand tout est parfums, ombres douces, blancheurs, infini ; et les
délices de la chair et de l'âme étaient contenus pour moi dans votre nom que je me
répétais, en tâchant de le baiser sur mes lèvres. Je n'imaginais rien au delà.
C'était Mme Arnoux telle que vous étiez, avec ses deux enfants, tendre, sérieuse, belle
à éblouir, et si bonne ! Cette image-là effaçait toutes les autres. Est-ce que j'y
pensais, seulement ! puisque j'avais toujours au fond de moi-même la musique de votre
voix et la splendeur de vos yeux !
Elle acceptait avec ravissement cette
adoration pour la femme qu'elle n'était plus. Frédéric, se grisant par ses paroles,
arrivait à croire ce qu'il disait. Mme Arnoux, le dos tourné à la lumière, se penchait
vers lui. Il sentait sur son front la caresse de son haleine, à travers ses vêtements le
contact indécis de tout son corps. Leurs mains se serrèrent ; la pointe de sa bottine
s'avançait un peu sous sa robe, et il lui dit, presque défaillant :
- La vue de votre pied me trouble.
Un mouvement de pudeur la fit se lever.
Puis, immobile, et avec l'intonation singulière des somnambules :
- A mon âge ! lui ! Frédéric ! ...
Aucune n'a jamais été aimée comme moi ! Non, non, à quoi sert d'être jeune ? Je m'en
moque bien ! je les méprise, toutes celles qui viennent ici !
- Oh ! il n'en vient guère, reprit-il
complaisamment.
Son visage s'épanouit, et elle voulut
savoir s'il se marierait. Il jura que non.
- Bien sûr ? Pourquoi ?
- A cause de vous, dit Frédéric, en la
serrant dans ses bras.
Elle y restait, la taille en arrière, la
bouche entrouverte, les yeux levés. Tout à coup, elle le repoussa avec un air de
désespoir ; et, comme il la suppliait de lui répondre, elle dit en baissant la tête :
- J'aurais voulu vous rendre heureux.
Frédéric soupçonna Mme Arnoux d'être
venue pour s'offrir ; et il était repris par une convoitise plus forte que jamais,
furieuse, enragée. Cependant, il sentait quelque chose d'inexprimable, une répulsion, et
comme l'effroi d'un inceste. Une autre crainte l'arrêta, celle d'en avoir dégoût plus
tard. D'ailleurs, quel embarras ce serait ! - et tout à la fois par prudence et pour ne
pas dégrader son idéal, il tourna sur ses talons et se mit à faire une cigarette.
Elle le contemplait, tout émerveillée :
- Comme vous êtes délicat ! Il n'y a que
vous ! Il n'y a que vous !
Onze heures sonnèrent.
- Déjà ! dit-elle ; au quart, je m'en
irai.
Elle se rassit ; mais elle observait la
pendule, et il continuait à marcher en fumant. Tous les deux ne trouvaient plus rien à
se dire. Il y a un moment, dans les séparations, où la personne aimée n'est déjà plus
avec nous.
Enfin, l'aiguille ayant dépassé les
vingt-cinq minutes, elle prit son chapeau par les brides, lentement.
- Adieu, mon ami, mon cher ami ! Je ne vous
reverrai jamais ! C'était ma dernière démarche de femme. Mon âme ne vous quittera pas.
Que toutes les bénédictions du ciel soient sur vous !
Et elle le baisa comme une mère.
Mais elle parut chercher quelque chose, et
lui demanda des ciseaux.
Elle défit son peigne ; tous ses cheveux
blancs tombèrent.
Elle s'en coupa, brutalement, à la racine,
une longue mèche.
- Gardez-les ! adieu !
Quand elle fut sortie, Frédéric ouvrit sa
fenêtre. Mme Arnoux, sur le trottoir, fit signe d'avancer à un fiacre qui passait. Elle
monta dedans. La voiture disparut.
Et ce fut tout.
Gustave Flaubert est un grand chercheur, et ses tentatives sont de celles qui
soulèvent de vives discussions dans le public, parce qu'elles étendent et font reculer
devant elles les limites de la convention.
Ce qui nous a vivement frappée dans son nouveau livre, c'est un plan très original,
et qui eût semblé irréalisable à tout autre. Il a voulu peindre un représentant de la
plupart des types qui s'agitent dans le monde moderne. Le roman a pour habitude de n'en
peindre que deux ou trois, de les destiner à certaines aventures, de ne mettre sur leur
chemin que des personnages de second et de troisième ordre ; de composer l'action comme
un peintre compose son tableau, laissant dans l'ombre ou dans le vague certaines parties
dites sacrifiées, concentrant les effets de lumière, mettant ainsi en relief ce qu'il
juge avoir l'importance principale. Ce procédé très connu et très répandu doit-il
être arbitraire ? Nous ne le pensons pas ; du moins devant un tableau conçu autrement et
magistralement réussi, il est permis d'en douter.
Et puis, nous l'avons déjà dit ailleurs, et nous croyons ne pas devoir changer
d'avis, le roman, étant une conquête nouvelle de l'esprit, doit rester une conquête
libre. Il perdrait sa raison d'être le jour où il ne suivrait pas le mouvement des
époques qu'il est destiné à peindre ou à exprimer. Il doit se transformer sans cesse,
forme et couleur. On en a fini avec les données classiques absolues ; le roman y a
contribué autant que le théâtre ; il est le terrain neutre et indépendant par
excellence.
Plus nous avançons dans l'histoire dont nous sommes les éléments vivants, plus la
diversité de vues, qui n'est autre chose que la liberté de conscience, veut être et se
manifester.
Ce n'est donc pas au nom de théories rigides qui ont si longtemps tyrannisé la
littérature qu'on peut avec équité et avec lumière juger les maîtres nouveaux. Vieux
écoliers, je n'aime pas les pédagogues. Avant de comparer un ouvrage d'art à ceux qui
ont pris place dans les panthéons, je me rappelle que les panthéons ne se sont jamais
ouverts qu'avec regret aux novateurs ; et après des luttes obstinées. Je vois que les
chefs-d'oeuvre ne se ressemblent pas, et que quand on dit avec emphase : le procédé
des maîtres, on a dit une chose vide de sens. Chaque maître digne de ce titre a eu
son procédé. Toutes les manifestations du beau et du vrai ont été bouleversées par le
temps et le milieu qui ont produit les individualités puissantes.
Heureusement ! car s'il nous fallait rester pétrifiés dans l'admiration des
premières révélations de l'art, nous n'aurions pas un portrait historique ressemblant.
La figure léonine de Condé serait une reproduction du Jupiter antique. Nous n'aurions
pas non plus l'expression historique de l'art. La Diane de Goujon ne nous eût pas
transmis l'idéal si particulier de la Renaissance. Le maître nous eût donné une copie
servile de l'art grec, c'est-à-dire qu'il n'êut pas été un maître.
Voilà bien des raisons qu'on ne conteste plus, et on s'étonne pourtant encore des
choses nouvelles, on hésite avant de les admettre. Gustave Flaubert a du débuter par un
ouvrage de premier ordre pour vaincre certains préjugés. Le plus curieux de ces
préjugés, c'est celui qui consiste à vouloir que la morale d'un livre soit présentée
de telle ou telle façon, consacrée par l'usage. Si elle se présente autrement, fût-ce
d'une manière encore plus frappante et plus incisive, le livre est déclaré immoral. O
rengaine ! que ton règne est difficile à détruire !
Après Madame Bovary, Gustave Flaubert a produit un terrible et magnifique poème, qui
a été moins compris par tout le monde, mais que les lettrés ont apprécié à sa
valeur. Salammbô est
l'oeuvre d'une puissance énorme, effrayante. C'est un monde gigantesque qui se meut et
rugit en masse autour de figures monumentales. L'auteur aime à manier des légions. Il
joue avec les foules. Après s'être concentré dans l'étude d'une bourgeoise pervertie,
il a mis en scène les nations, les races qui s'entre-dévorent. Nous avouons que notre
admiration est surtout pour ce côté hardi et grandiose de son imagination ; mais quand,
par un de ces contrastes qui lui sont propres, il redescend dans le monde de
l'observation, nous le suivons avec la certitude qu'il ne s'y comportera pas comme le
premier venu.
Le voici qui nous conduit dans la vie vulgaire et qui semble avoir résolu de nous la
montrer si fidèlement que nous en soyons aussi effrayés que de la chute de madame Bovary
ou du supplice de Matho. Il a réussi à produire une sensation nouvelle : le rire
indigné contre la perversité et la lâcheté des choses humaines, quand, à des époques
données, elles vont à la dérive toutes ensemble.
Epris de ces vues d'ensemble qui avaient éclairé si fortement l'histoire de
Salammbô, il a exprimé cette fois l'état général qui marque les heures de transition
sociale. Entre ce qui est épuisé et ce qui n'est pas encore développé, il y a un mal
inconnu, qui pèse de diverses manières sur toutes les existences, qui détériore les
aptitudes et fait tourner au mal ce qui eût pu être le bien ; qui fait avorter les
grandes comme les petites ambitions, qui use, trahit, fait tout dévier, et finit par
anéantir les moins mauvais dans l'égoïsme inoffensif. C'est la fin de l'aspiration
romantique de 1840 se brisant aux réalités bourgeoises, aux roueries de la spéculation,
aux facilités menteuses de la vie terre à terre, aux difficultés du travail et de la
lutte. Enfin, comme le sous-titre du livre l'annonce, c'est l'histoire d'un jeune homme,
d'un jeune homme qui, comme tant d'autres, eût volontiers contribué à l'histoire de son
temps, mais qui a été condamné à en faire partie comme chaque flot qui enfle et
s'écroule fait partie de l'Océan. Peu de ces lames sans nom ont la chance de porter un
navire ou de déraciner un rocher : ainsi de la foule humaine : elle s'agite et retombe
quand elle ne rencontre pas les grands courants, ou elle tourne sans but sur elle-même
quand elle plie sous les vents contraires.
Le jeune homme dont nous suivons l'éducation sentimentale à travers les
déceptions d'une triste expérience ne serait pas un type complet s'il n'échouait pas
par sa faute. Il n'a pas l'énergique constance des exceptions, les circonstances ne
l'aident point et il ne réagit pas sur elles. Le romancier dispose comme il l'entend des
événements de son poème ; celui-ci ne veut rien demander à la fantaisie pure. Il peint
le courant brutal, l'obstacle, la faiblesse ou l'inconstance des lutteurs, la vie comme
elle est dans la plupart des cas, c'est-à-dire médiocre. Son héros est, par un point
essentiel, semblable au milieu qu'il traverse ; il est tour à tour trop au-dessus ou trop
au-dessous de son aspiration. Il la quitte et la reprend pour la perdre encore. Il
conçoit un idéal et ne le saisit jamais ; la réalité l'empoigne et le roule sans
pouvoir l'abrutir. Il ne trouve pas son courant, et s'épuise à ne pas agir. Vrai
jusqu'au bout, il ne finit rien et ne finit pas. Il trouve que le meilleur de sa vie a
été d'échapper à une première souillure, et il se demande s'il a échoué dans son
rêve de bonheur par sa faute ou par celle des autres.
Ce type si frappant de vérité est le pivot sur lequel s'enroule le vaste plan que
l'auteur s'est tracé ; et c'est ici que le dessin de l'action nous a paru ingénieux et
neuf. Ce moi du personnage qui subit toutes les influences et traverse toutes les
chances du non moi ne pouvait exister sans une corrélation continue avec de
nombreux personnages. Il y a là l'étude approfondie de tous les types et de tous les
actes bons et mauvais qui influent fatalement sur une situation particulière. Dès lors,
le scénario du roman, multiple comme la réalité vivante, se croise et s'entrelace avec
un art remarquable. Tout vient au premier plan, mais chacun y vient à son tour, et ce
n'est pas une froide photographie que vous avez sous les yeux, c'est une représentation
animée, changeante, où chaque type agit en passant avec son groupe de complices ou de
dupes, avec le cortège de ses intérêts, de ses passions, de ses instincts. Ils
traversent rapidement la scène, mais en accusant chaque fois un pas de plus dans la voie
qu'ils suivent, et en jetant un résumé énergique, un court dialogue, parfois une
phrase, un mot qui condense, avec une force de naïveté terrible, la préoccupation de
leur cerveau.
Gustave Flaubert excelle dans ces détails, qu'on dirait saisis sur nature, dans ces
mots que l'on croit avoir entendu, tant ils parlent juste du caractère et de la
situation. Sous ce rapport, il est logicien comme Balzac, qui inventait des choses plus
vraies que la vérité même.
L'analyse d'un ouvrage si complet est impossible. A la lecture, la complication
disparaît, tant l'action de chacun est bien placée sur son rail. On s'inquiéterait à
tort d'avoir à faire connaissance non avec cinq ou six personnages, mais avec un groupe
nombreux, une petite foule. L'auteur vous présente et vous ramène adroitement tous ses
types. Ils marchent sous la tourmente qui les pousse au dévouement, au mensonge, au mal,
au ridicule, à l'impuissance ou au désenchantement. Il faudrait les citer tous, car tous
ont valeur d'étude sérieuse. Tous représentent un souvenir frappant, qui, en réalité,
l'a peut être navré ou obsédé, mais qui, refondu et remanié par une forte et habile
main d'artiste, lui apparaît excusable ou comique. C'est ainsi que le théâtre nous fait
rire des travers qui, dans la vie nous font bailler, et nous porte à juger
philosophiquement les torts qui nous ont froissés.
Il n'y a pas de question morale comme on l'entend soulevée dans ce livre.
Toutes les questions, solidaires les unes des autres, s'y présentent en bloc à l'esprit,
et chaque opinion s'y juge d'elle-même. Quand il sait si bien faire vivre les figures de
sa création, l'auteur n'a que faire de montrer la sienne. Chaque pensée, chaque parole,
chaque geste de chaque rôle exprime clairement à chaque conscience l'erreur ou la
vérité qu'il porte en soi. Dans un travail si bien fouillé, la lumière jaillit de
partout et se passe d'un résumé dogmatique. Ce n'est pas être sceptique que de se
dispenser d'être pédant.
Ce livre appartient-il au réalisme ? Nous confessons n'avoir jamais compris où
commençait le réel, comparé au vrai. Le vrai n'est vrai qu'à la condition de s'appuyer
sur la réalité. Celle-ci est la base, le vrai est la statue. On peut soigner les
détails de cette base, c'est encore de l'art. Tout le monde sait que le piédestal du Persée
de Benvenuto Cellini, à Florence, est un bijou ; on regrette que la statue ne soit pas un
chef-d'oeuvre. On avait le droit de l'exiger. Nous donnerions volontiers au réalisme le
simple nom de science des détails. Le vrai, dont il ne peut se passer, et dont il
ne se passe pas quand il est manié avec talent, c'est la science de l'ensemble, c'est la
synthèse de la vie, c'est le sentiment qui ressort de la recherche des faits. Nous ne
savons donc pas du tout si Balzac était réaliste et si Flaubert est réaliste. On les a
souvent comparés l'un à l'autre parce qu'ils ont le même procédé. Ils établissent
leur fiction sur une grande étude de la vie réelle. Mais ils diffèrent par des
qualités essentielles, et là s'arrête la comparaison. Flaubert est grand poète et
excellent écrivain. Balzac, moins correct en fait de goût, a plus de feu et de
fécondité.
Ce qui nous est arrivé en achevant la lecture de l'Education sentimentale arrive à
quiconque ferme un livre lu avec plaisir ou avec émotion. Nous avons dit : qu'est-ce que
cela prouve ? Cette réflexion est stupide quand elle s'applique à une étude simple, car
il y a des études simples comme il y a des corps simples. Mais devant une étude de la
vie multiple, de la combinaison, de la vie sociale en un mot, on a le droit de demander à
l'auteur où il nous mène et ce que nous devons penser de cette vie qu'il met sous nos
yeux, et qui est censée être la nôtre.
Ici l'auteur se tait-il ?
Il a mis devant nous yeux un miroir en disant : " Regardez-vous ; si votre image
n'est pas ressemblante, celle de votre voisin le sera peut-être. " Et, en effet,
nous avons tous trouvé le voisin ressemblant. C'est à nous de conclure et de nous
demander si notre époque est effectivement médiocre, ridicule, et condamnée à
l'éternel avortement de ses aspirations.
La majorité des opinions, qui a disposé de nos destinées jusqu'à ce jour, et qui
n'a pas su nous donner un état social libre et logique, a été médiocre en effet, et
c'est une douce punition que de la vouer au ridicule ; mais l'éternel avortement n'est
pas dans la nature matérielle, il ne saurait être dans la nature pensante. Nous ne
pouvons exiger qu'un artiste nous raconte l'avenir, mais nous pouvons le remercier de nous
faire, d'une main ferme, la critique du passé. Donc, la réponse et simple et facile :
Que prouve ton livre, écrivain humoristique, railleur sévère et profond ? - Ne dis
rien. Je le sais, je le vois. Il prouve que cet état social est arrivé à sa
décomposition et qu'il faudra le changer très radicalement. Il le prouve si bien qu'on
ne te croirais pas si tu disais le contraire !
La Liberté. 21 décembre 1869
Source bibliographique
Jean d'Ormesson , Une autre histoire de la Littérature française (
NIL Editions)
Pierre Aurégan, Flaubert (Nathan)
Le site
de JB Guinot sur Flaubert : sa vie, son oeuvre, ses voyages, ses amis, ses amours , le
texte intégral de certains de ses romans ... Une véritable mine d'or.

|