« Un
jour, j'étais âgée déjà, dans le hall d'un lieu public, un homme est venu vers moi.
Il s'est fait connaître et il m'a dit : « Je vous connais depuis
toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu
vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune,
j'aime moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté».
Je pense souvent à cette image que je suis seule à voir encore et dont je n'ai jamais
parlé. Elle est toujours là dans le même silence, émerveillante. C'est entre toutes
celle qui me plaît de moi-même, celle où je me reconnais, où je m'enchante ».
Ainsi
commence l'Amant, le roman qui valut, en 1984, à Marguerite Duras avec le Goncourt
- le plus célèbre des prix littéraires français-, un tirage de près de trois millions
d'exemplaires, des traductions dans une quarantaine de langues et un énorme succès
mondial, amplifié par le film qu'allait en tirer Jean-Jacques Annaud.
Comme
lindique Jean-Louis Arnaud : « Etonnant visage, en
effet, que celui de cette femme, et étonnant parcours que le sien, de la grâce sensuelle
et troublante d'une jeune fille de l'entre-deux-guerres à la moue goguenarde et au regard
de batracien du monstre sacré contemporain, les yeux provocants toujours grands ouverts
derrière ses grosses lunettes ».
« Entre
dix-huit ans et vingt-cinq ans, mon visage est parti dans une direction imprévue, écrit-elle
encore... Ce vieillissement a été brutal. Je l'ai vu gagner mes traits un à un... Ce
visage-là, nouveau, je l'ai gardé. Il a été mon visage. Il a vieilli encore, bien
sûr, mais relativement moins qu'il aurait dû. J'ai un visage lacéré de rides sèches
et profondes, à la peau cassée. Il ne s'est pas affaissé il a gardé les mêmes
contours mais sa matière est détruite. J'ai un visage détruit...
« La
destruction, poursuit Jean-Louis Arnaud. Un mot clé chez Marguerite
Duras, qui se regarde dans ses romans, son théâtre et ses films comme dans autant de
miroirs et s'identifie à son oeuvre au point de ne plus savoir ce qui est autobiographie
et ce qui est fiction. L'amour, la vie, la mort. Comme tous ses personnages, l'auteur
subit la loi impitoyable de la destruction, mais sa propre vitalité et son talent font
qu'elle y trouve d'intarissables sources d'ivresse ».
Marguerite
Donnadieu est née le 14 avril 1914 à
Gia Dinh en Indochine. Son père est professeur de mathématiques, et sa mère
institutrice. Son père meurt en 1918 alors quelle na que 4 ans. Elle reste
avec sa mère, qui poursuit une carrière modeste dans les écoles indigènes, et ses deux
frères , Pierre , laîné, et Paulo, le futur Joseph dun Barrage contre le
Pacifique.
Adolescente
, elle est pensionnaire au lycée de Saïgon. A 15 ans, elle rencontre un jeune et riche
chinois qui devient son amant. Elle évoquera cette première aventure amoureuse dans lAmant.
En
1932 , Marguerite Donnadieu vient en France où elle fait des études de droit, de
mathématiques et de sciences politiques.
Elle
épouse Robert Antelme en 1939. Ils auront un enfant en 1942, qui meurt à la naissance. A
partir de 1943, elle rejoint la résistance avec son mari. Ce dernier sera arrêté et
déporté à Dachau en 1944. Il échappera de justesse à la mort et publiera en 1947 un
ouvrage de souvenirs et de réflexions : LEspèce Humaine.
Marguerite
Donnadieu (elle prend alors le pseudonyme de Marguerite Duras, le nom dun village du
Lot et Garonne) publie en 1943 son premier roman , Les Impudents. Dès lors elle ne
cessera décrire des romans, des pièces de théâtre, des entretiens, des
adaptations de textes étrangers et de nombreux articles.
Elle
connaît son premier grand succès avec Un barrage contre le Pacifique, publié en
1950. Moderato Cantabile (1958) marque un tournant dans son parcours littéraire.
« Désormais la romancière a trouvé sa véritable attitude décrivain , qui
consiste non pas à organiser un texte, mais à
dominer ce qui survient tout à coup, dans un espace où on se retire de
soi-même , plus proche en ce sans de Bataille et de Blanchot dont elle
partage la préoccupation démettre une parole de lindicible, entre
silence et cri , que du nouveau roman, auquel elle refusa toujours dêtre
assimilée ».
Elle
connaît une notoriété internationale avec Hiroshima mon amour, le film
dAlain Resnais dont elle écrit le scénario et les dialogues.
Cest
avec lAmant (1984) quelle connaît la Gloire. Ce roman connaît un
énorme succès. Marguerite Duras, qui a alors 70 ans, reçoit
le Prix Goncourt . Le roman sera traduit dans une quarantaine de langues et adapté au
cinéma par Jean-Jacques Annaud.
Marguerite
Duras est décédée le 3 mars 1996.
Thibault
Doulan
Source
bibliographique
Marguerite Duras de Christiane Blot-Labarrère,
Editions du Seuil, Coll. " Les Contemporains ", 1992-1997
Le Monde,
dossier et documents dAvril 2003, Duras, lécriture mise à nu
Un
barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras, étude de Gisèle Guillo, Profil
dune uvre (Hatier)
Un
très bon article de Jean-Louis Arnaud sur le site de France Diplomatie :
Marguerite Duras, L'indicible, dit-elle
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